Jean-Luc Mélenchon, le meilleur ennemi d’Emmanuel Macron ?

Emmanuel Macron comme Edouard Philippe ont clairement désigné leur adversaire politique en cette rentrée. Ce ne sera pas le parti de celle, Marine Le Pen, qui a recueilli plus de dix millions de bulletins de vote au second tour de la présidentielle. Ce ne sera pas davantage la formation politique, Les Républicains, qui a formé à l’Assemblée nationale le principal groupe après celui du vainqueur, la République en Marche. Ce ne sera pas du tout l’ancienne majorité, les socialistes. Ce fardeau ou ce privilège, devenir la cible du pouvoir, revient sans conteste au groupe parlementaire de taille modeste, 17 députés, rassemblé autour de celui qui n’est arrivé que quatrième au premier tour de l’élection présidentielle, Jean-Luc Mélenchon. Ce choix de l’exécutif, attesté en autres choses par l’intérêt singulier qu’il manifeste depuis peu pour la situation au Venezuela, peut sembler d’une grande habileté. Il est concevable cependant qu’il s’agisse d’un choix risqué. L’avantage escompté d’une polarisation entre Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon est, pour le pouvoir, assez évident. Considérant que la France insoumise ne constitue pas aux yeux de l’opinion une force d’alternance crédible, la choisir comme adversaire permettrait de pérenniser l’hégémonie électorale de la République en Marche. Dans cette logique, le député des Bouches-du-Rhône jouerait, pour la durée du quinquennat, le rôle qu’aurait endossé Marine Le Pen lors de l’élection présidentielle, celui d’un faire-valoir de la compétence, de la modération et du sens des responsabilités d’Emmanuel Macron. De fait, dans les sondages publiés juste avant le premier tour, Jean-Luc Mélenchon était nettement distancé par le candidat d’En Marche sur la crédibilité du projet économique. Ceci rend d’ailleurs largement compte de son faible score parmi une catégorie très précautionneuse sur le sujet, les retraités : 12% d’entre eux l’ont choisi le 23 avril dernier, tandis que 26% votaient pour Emmanuel Macron.

La démarche s’inscrit dans la continuation de la campagne électorale, et de la démarche de dislocation du Parti socialiste puis du centre et de la droite, à la suite des élections législatives. Il s’agissait, sur les vestiges d’un clivage idéologique épuisé, de construire un parti unique de gouvernement, en même temps de gauche et de droite dans la mesure où cela n’aurait plus eu tellement d’importance. Les débats sur le code du travail ont montré jusqu’à présent que cet espoir n’était pas absurde. La faiblesse de l’opposition manifestée par les représentants du PS ou de LR a été soulignée. Pour l’essentiel, les critiques venues de ces formations ont porté sur le rythme, la communication ou l’étendue de la réforme, mais guère sur sa substance. Ceci constitue un problème majeur pour les deux partis. Les socialistes, prisonniers de leur propre bilan, et notamment du souvenir de la loi Travail, y perdent encore de leur influence parmi le salariat d’exécution, c’est-à-dire les non-cadres. Le parti Les Républicains voit quant à lui poser la question de son utilité si un autre, la République en Marche, mène jusqu’au bout une libéralisation sociale qu’il n’avait été qu’esquissé lorsque la droite était au pouvoir. Si les prochaines semaines étaient marquées par une forte contestation sociale, il est probable que les sympathisants LR adoucissent, au moins provisoirement, leur insatisfaction à l’égard de l’exécutif.

L’intérêt pour Emmanuel Macron d’une focalisation sur la France insoumise est donc manifeste. Elle correspond à l’état actuel de l’opinion, puisque 59% des Français considèrent que son leader pourrait bien incarner l’opposition dans les prochaines années, au lieu de 51% pour Marine Le Pen ou bien 27% pour Laurent Wauquiez. Cette stratégie du pouvoir repose cependant sur plusieurs hypothèses que l’on peut discuter.

Tout d’abord, est-on certain que Jean-Luc Mélenchon soit à ce point isolé ? L’accroissement de son score entre 2012 et 2017, de 11% à 19%, est un premier signal négatif à ce propos. De plus, il apparaît régulièrement bien placé dans les baromètres de popularité. Enfin, le simple fait d’être ostensiblement choisi comme cible par un exécutif désormais impopulaire peut produire un effet mécanique favorable dans certaines catégories sociales particulièrement insatisfaites, notamment chez ceux qui votaient jusqu’à présent pour le Front national.

Ensuite, précisément, cette polarisation LREM – FI a tendance à éclipser Marine Le Pen. Or celle-ci pâtit d’un rejet profond dans une bonne partie de l’électorat, avec une intensité bien plus grande que Jean-Luc Mélenchon. C’est donc un choix curieux de ne pas faire de la présidente du Front national l’adversaire principale, du moins si cette attitude devait se poursuivre au-delà de l’adoption définitive de la réforme du code du travail.

Enfin, cette habileté politique consistant à nier tout espace politique entre la majorité présidentielle et une opposition radicale issue de courants peu ou prou marxistes fait l’hypothèse de la stabilité de la société française et de ses référents politiques. En d’autres termes, Jean-Luc Mélenchon serait « trop à gauche » pour constituer un péril sérieux. Ce postulat fait l’impasse sur la déstabilisation globale de notre système politique et social dont Emmanuel Macron est à la fois le produit et l’accélérateur. Le changement de modèle social annoncé, s’il contient une promesse de croissance, suscite une angoisse profonde dans l’opinion, dont les effets demeurent inconnus. En outre, la démarche de la République en Marche bouscule les clivages traditionnels, et la notion traditionnelle d’extrémisme politique s’en trouve modifiée. La France insoumise s’accorde d’ailleurs avec elle sur ce point, en s’éloignant des référents gauche-droite pour explorer des notions transversales, telles que l’humanisme, le mot populisme étant trop négativement connoté.

Il y a donc, dans la tentative de polariser le débat public entre le pouvoir et la France insoumise, une habileté tout droit issue de « l’ancien monde » de la politique. La dynamique même du projet porté par Emmanuel Macron rend pourtant cette démarche hasardeuse dans ses effets. Les journées de septembre, celles de mobilisation sociale, et l’attitude de l’opinion en ces circonstances, apporteront un début de réponse sur la pertinence de ce pari.

Jérôme Sainte-Marie

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